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Christophe Esperado : 31-12-2005
 

Chapitre cinq

Les trois mois qui suivirent furent trois mois d'hiver noir, le printemps est venu sans que je m’en aperçoive.

Nous étions en mai 1968, ça s’est passé très vite. Il faut croire que, dans la cocotte de l'histoire, la pression avait atteint l'insupportable.
Paris dans ses murs gris mourrait d'ennui. Au Vietnam, les jeunes filles en flammes fuyaient le Napalm sur les écrans d'actualité, leurs enfants mourrant dans leurs bras.
La France dormait debout. Comme tout le monde, je n'ai pas perçu son réveil.
Un chahut d'étudiant heurté aux CRS, la bataille de polochon s'est transformée en barricades nocturnes. Paris, sans préavis, flambait à Saint Michel. Paris, partout ailleurs, ouvrait des yeux étonnés.

C'est un soir, alors que je rentrais de la fac de droit serviette sous le bras, costar de chez machin, pompes de chez truc, certain d'entrer dans la carrière quand mes aînés n'y seraient plus, qu'une rangée de CRS parquée au détour d'une petite rue s'est défoulée sur moi. Un beau ballet de matraques en vérité, pour mon éveil politique; j'ai couru jusque chez moi.
Que croyez-vous ? A peine remis, j'ai cherché un vieux blue jeans dans mon placard, un blouson le plus épais possible et un foulard sur le museau. Comme à la télé. "Ils" allaient me payer ça.
Le soir, j'étais à Saint Michel. Le lendemain, bien sur, je savais tout de la fabrication des Molotofs et j'avais plein d'amis.

La fac a occupé les facs. Les intellectuels ont suivi, puis les artistes, au théâtre de L'Odéon. Les journalistes ont suivi, les journalistes suivent toujours. À la maison de la radio Jean Yanne guidait les manifs.
Les ouvriers et les syndicats ont profité de l'occasion, les manifs, c'était quand même leur spécialité... Ils ont occupés leurs usines, ne me demandez pas pourquoi.
Je crois qu'ils voulaient une augmentation.
Au rythme des "AGs", dans les amphis, entre deux charges de CRS, tout le pays à basculé dans la l'ivresse et la grève générale sous les grenades et les flashes d'info. Les CRS ne savaient plus où donner de la charge. Des nuits lacrymogènes et des jours de soleil.
Sur les murs gris ou l'on pouvait encore lire ces mots gris au pochoir: "défense d'afficher, Loi du 29 Juillet 1881", des slogans  ont dégouliné: "Sous les pavés, la plage", "Il est interdit d'interdire". Cohn Bendit narguait les CRS et expliquait n'importe quoi dans les micros. D'après ses habitants, les communistes étaient aux portes du seizième.
Dialectique rigolote dans les journaux: Charlie Hebdo versus le Figaro, Ballets gris bleus dans les rues, la fumée des "pétards" contre celle des grenades, Che Guevara ou bien Mao contre le vieux De Gaule. Bon sang, c'était la fête. Le quatorze Juillet tous les jours.

Petit à petit, sans qu'on sache qui l'avait enfanté, un rêve étrange et collectif a pris corps. Sur fond de Dylan et des Beatles, nourri des hallucinogènes, photographié par Reiser ou Willhem dans des Charlie Hebdo interdits vendus sur le trottoir: "L'an zéro".
Comment expliquer ça aujourd'hui ? Comment décrire ce phénomène unique: une génération qui, soudain, se met à rêver d'un avenir diffèrent pour elle même et pour le monde des hommes ? Arrêter tout, partout. Faire le point, réinventer le monde. Liberté, frugalité, communauté et sexe, pour cacher pudiquement les rêves d'amour. Je, l'homme nouveau. Jeter tout ce qui enchaîne l'homme aux orties de l'histoire. Vous savez ? Le profit, le pouvoir, la religion,  les gadgets technologiques...

Monstrueuse et sublime utopie! Naïve et tendre. Qui s'enflait comme une "olla" de coupe du monde. Nous en avons tellement rêvé, tellement fort.  Au point de bouleverser la vie de tant de naïfs. Il me faudra de longues années avant de me retrouver dans le métro, assommé, en route vers le bureau avec la peur des fins de mois et la honte d'en être arrivé là. Je pense à ces militants d'extrême gauche qui se sont vus, sans comprendre comment, eux non plus, à la une des journaux, poursuivis par toutes les polices du monde, assassins, kidnapeurs, terroristes. Pour une cause qui n'existait plus que dans le souvenir de rêves effaçés. Comment expliquer qu'à cette époque, le rêve était réèl et semblait à portée.
Même le Général, qui en avait vu d'autres, en a eu peur: c'est dire si l'on y croyait, au rève aujourd'hui ridicule.



 


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