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Christophe Esperado : 31-12-2005
 

Chapitre quatre

J’ai eu vingt ans en décembre, maman est morte en février. Depuis quelques années déjà l’âge avait fait son effet, elle n'avait plus toute sa tête. Pour rien au monde, par élégance, aussi pour ne pas déranger, pour rien au monde je le jure, elle ne l’aurait avoué.
Nous avions été obligés de lui trouver une chambre dans une de ces institutions ou l’on nous met quand notre vie s’achève...J’aimerais mourir écrasé.
Dans les couloirs, dans le jardin, elle errait tout doucement sans savoir où elle habitait, elle ne parlait à personne, elle refusait même de manger. Peut-être qu’elle aussi, le soir, remontait-elle ses draps, pour avoir le droit de pleurer ?
Elle aussi devait se demander ce que l'on peut bien faire à des années-lumière de chez soi.
Avant, quand elle était un peu malade, elle se mettait au piano et se guérissait aussitôt. Nous avions fait venir son piano. Elle n’en a plus jamais joué.
Lorsque je venais la voir, à chaque fois, je lui demandais tendrement :
- Dis-moi, ma Mamouchka , est-ce que tu as pu jouer du piano ?
A chaque fois elle me répondait:
- Bien sur, j'ai beaucoup travaillé, je crois même que j’ai fait des progrès.
Elle ne se nourrissait plus, et c’était un problème insoluble pour les infirmières qui s'occupaient d’elle. Ma soeur était venue le matin lui annoncer cette nouvelle : on allait l’hospitaliser en fin d' après midi pour la nourrir de force.
On l'a retrouvée à midi.
Elle avait cessé d’exister.
Je ne vous dirai rien du voyage que je fis pour aller la voir, lui dire un dernier "au revoir". Je ne vis aucun paysage.
Ce que je vis c’est son visage, tendu vers le ciel, dans un effort inimaginable.
Ce que je vis c’est sur sa bouche une expression de colère comme je n’en ai jamais vu.
Ce que je vis... Souvent je suis un tout petit enfant !
Par bonheur, j’en bénis le ciel, sur son front décharné par l’absence de nourriture, au fond de ses yeux fermés, on sentait une forme de paix.
Je sais très bien où vont les âmes lorsqu'elles ont cessé de nous accompagner.
Je n’ai pas eu trop de difficulté, pour lui souhaiter bon voyage, pour lui dire de s’envoler... on a parfois de ces courages...

Nous nous étions tout raconté, nos comptes avaient été réglés...
Mais dans les jours de détresse, désormais, où sera caché le refuge ?
Où ? Quelle sollicitude et sur quelle épaule pleurer ?
A quel Dieu adresser nos prières, qui nous a mis si seuls au monde ?
L’enterrement fut retardé, elle avait demandé à ce qu’on l'incinère.
Le crématorium du coin, éloigné de vingt kilomètres, était débordé : Les morts faisaient la queue.
Le jour de la cérémonie, bien sur, il pleuvait.
Nous sommes sortis du sous-sol de l’institution, toutes les voitures en cortège, et avons pris la route derrière le corbillard.
On avait mis des fleurs bleues.
Elle avait vécu dans le bleu, le bleu c'était sa couleur.
Ce bleu très particulier que fait le soleil à midi, dans le Midi. Ce bleu des volets en Bretagne et des bateaux au Portugal.
Mais ce bleu là n'y était pas, le ciel était blanc, il pleuvait.
Un ciel blanc comme il convient qui donnait l’impression d’être installé pour des ans.
Au sortir de la ville, après un peu de temps, les yeux anesthésiés de larmes, j’ai été réveillé
par le bruit des essuie-glaces : ils grinçaient.
C’est là que je vis le ciel.
Il était bleu, sans un nuage.
Ce bleu des volets en Bretagne et des bateaux du Portugal.
Et ce bleu nous a accompagné tout le temps du trajet.
Sur l’instant je me suis dit qu'on ne pouvait rêver mieux, SON bleu, pour son dernier voyage.
La cérémonie était belle, on a fait jouer du Chopin et, en attendant que les flammes finissent de nous priver d'elle, nous sommes allés au café. Tous ses amis ont raconté des moments d’elle et comme c’était quelqu'un de drôle, je vous jure qu’on a beaucoup ri.
Lorsque nous sommes sortis après avoir récupéré ses cendres, il pleuvait.
Un ciel blanc comme il convient, qui donnait l’impression d’être installé pour des ans.
Ce n’est qu’en rentrant à Paris que soudain j’ai compris, que soudain ce fut évident.
Ce bleu du ciel à l’infini, ce bleu improbable, impossible, n’était pas un moment de grâce, non plus un moment joli. Son bleu, c’était son message.

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